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du 25 janvier au 27 avril 2003

Intra-muros

Inventèr

Designer du quotidien, le français Fabrice Praeger manie avec poésie le mot, l’image, l’objet. Pour Arte ou Issey Miyake. Il expose ses travaux à La Louvière. Sur la page de garde du catalogue, deux mains aux ongles rongés à vif, qui contrastent avec la suite: des concepts simples à première vue, empreints de fraîcheur, de poésie et même d’humour. Fabrice Praeger n’est pas un homme tranquille: «je suis obsédé par mon travail, je pense sans cesse à de nouvelles idées, même la nuit, mon dictaphone reste branché pour les lui confier».

⇒ le portrait de Fabrice Praeger

 

Fabrice Praeger se définit comme un «homme-idées», «dans le sens d’homme à tout faire, car tout m’intéresse: les idées, les images, les objets». Il crée, propose ses œuvres, puis attend.

Peu après sa sortie de l’Ecole nationale supérieure de Création industrielle (ENSCI), sa première commande, en 1986, émane de Libération. Il conçoit un minicalepin calqué sur la une du journal, muni d’une ardoise magique qui s’efface d’un souffle. Il cumule d’autres collaborations dans la presse: Télérama, Canal+, Arte, la Cinquième… Dans l’humanitaire, il bosse activement pour Amnesty International, Médecins sans frontières et une association de prévention du sida.

Plus léger, pour «des amis sans le sou» qui ouvraient un restaurantbaptisé «La Petite Epicerie», il imagine une carte de visite tamponnée sur des carnets à souches, multicolores. Pour la marque Nekt, ilconçoit un «Petit Marcel» pour les filles et un «grand Marcel» pour les garçons, avec une petite étiquette de colonie brodée de rouge, sous le col, vendus notamment à la boutique du centre George Pompidou et chez Colette. Lorsque Dior lance un blush pour les cheveux, il dessine pour le dossier de presse-coffret une tête de femme dont la chevelure compose les poils du pinceau chargé de la poudre-reflet. Il emballe encore la gamme de cosmétiques L’eau d’Issey d’une feuille de papier cadeau blanche à l‘extérieur, imprimée à l’intérieur.

Des idées toutes simples, que l’on jalouse parfois de ne pas avoir trouvé soi-même, tant elles tendent à l’évidence. Toujours, il s’inspire «du quotidien, du populaire», sans jamais tomber dans le trivial. La force de Praeger, c’est d’avoir conservé une âme d’enfant et, par conséquent, un ton décalé. Il n’en démord pas: «Il ne faut pas oublier qu’on a été petits : ça ne m’intéresse pas de donner l’image d’un homme viril et sérieux ». C’est gai de rester dans un trip où l’on goûte toujours à la saveur de la naïveté. Le boulot illustre ma philosophie de vie, ce n’est pas un boulot dans le sens contraignant du terme car pour moi, il est une façon d’être sur terre, ma raison d’être». Il poursuit: «c’est aussi un support pour rencontrer l’autre, je donne beaucoup, mais aussi avec l’envie de recevoir». Comme l’idée des petits coupons, sorte de mini-cartes de visite ludiques: Fabrice ne se déplace jamais sans, et les offre à chaque nouvelle rencontre. «Je diffuse ainsi mon image, mais avec beaucoup de sincérité». Ces petits formats miniatures sont imprimés en 3000 exemplaires chacun, et sont autant de réflexions sur l’amour, la solitude, le bonheur, le sexe, l’argent, la citoyenneté… Certains sont devenus des «collectors», d’autres s’échangent et se répandent à Paris, à Londres, ou à New-York.

Des p’tits coupons

Ce sont ces mêmes petits coupons que l’on retrouve épinglés par dizaines et côte à côte sur deux murs de l’exposition et qui renferment, chacun, un mot, une phrase, un dessin… Tandis que l’espace proprement dit est planté de rayonnages ordonnés qui concentrent «l’inventèr» des trouvailles de Praeger, en simulant une balade dans une grande surface. Et qui, en vrac, donne à voir affiches, logotypes et identités visuelles, campagnes publicitaires, cartes de vœux, concepts d’emballages, objets, poèmes-images. Le concepteur n’en est pas à son premier inventaire. En 1994 déjà, il exposait à Paris au Musée de la Poste, dans une salle de 200 m2 et pendant quatre mois, une rétrospective de ses productions, la demi de l’exposition étant consacrée à une celles réalisées pour Amnesty.

L’exhibition présentée par le Centre de la gravure, à La Louvière, est forcément plus dense et se complète d’un catalogue «Inventèr», enrichi des écrits de proches de l’auteur, des amis, des gens du milieu, des connaissances… invités à décrire le personnage et son travail. Avec, le plus souvent, une bonne dose de tendresse, car Praeger ne laisse personne indifférent. Ce qui, de façon générale, touche dans la démarche et la différencie, c’est un profond respect de l’humain. Michelle Goldstein, journaliste, écrit: «le contenu des messages montre un souci constant de respecter le destinataire –cette «cible» si souvent méprisée par les hommes du marketing et de la publicité-, de le dédommager de l’incursion faite dans sa vie».

Jacques Kasbi, coordinateur dans une société d’informatique, relève aussi qu’il a lors d’une exposition,

découvert une photo de lui (Praeger) accompagnée d’un court texte expliquant qu’il voulait par ce biais compenser son absence sur les lieux. Ce qui aurait pu passer pour un détail pour certains fut révélateur à mes yeux puisque cette attention altruiste répondait à une de mes questions lancinantes quand je découvre le travail d’un artiste dont je ne sais rien: qui est derrière tout ça ?. 

Catherine Callico